BEAUX ARTS DE PARIS, Décembre 2019 – Février 2020

En dépit d’un titre un peu trop audacieux pour une exposition qui n’explore la sculpture contemporaine que sous l’angle de la pratique du moulage, « Sculptures infinies » présentée actuellement à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris se révèle intéressante. Elle met en effet en présence les collections de moulages de l’Ecole et d’autres institutions (gypsothèque du Louvre, atelier de moulage de la RMN…) -collections longtemps au cœur de la formation des artistes- et la pratique contemporaine du moulage d’étudiants ou d’artistes reconnus (Zobernig, Veilhan, Burki…).

Chapiteau ionique, Erechtheion Ve, av JC 
Moulage sur nature d’un lévrier, XIXe 
Daphne Wright, primate, 2009
Parmi les collections historiques, on peut relever l’impressionnant moulage sur nature d’un lévrier (XIXe), non loin d’une pièce contemporaine plutôt dérangeante, « primate », de Daphne Wright (2009) -également moulé sur nature mais travaillé ensuite à la broderie de soie par l’artiste afin d’évoquer le poil de l’animal et, métaphoriquement, sa mort-, des chapiteaux grecs des IVe-Ve siècles avant JC (chapiteau corinthien d’Epidaure, chapiteau ionique de l’Erechtheion d’Athènes), des écorchés, des moulages d’antiques célébrissimes (torse du Belvédère, torse d’Hermès de Praxitèle, discophore, tireur d’épines, Vénus anadyomène…). On aurait toutefois apprécié davantage d’apparat critique sur cette partie du parcours, rappelant la place de l’étude de l’antique dans l’enseignement artistique académique, les procédés de moulage et leurs conséquences (perte de l’original ou inversion formelle, rapprochement avec l’estampe ou la photographie comme médium de duplication de l’œuvre et la problématique qu’elle induit…) etc.

Asta Groting, façades de Berlin 
Christine Borland, cast from nature, 2019 
Simon Fujiwara, Rebekkah, 2012
Si la sélection de propositions contemporaines est assez ouverte et hétérogène, j’ai particulièrement apprécié la série de « façades de Berlin » réalisée par Asta Groting. L’artiste a relevé -à l’aide de moulages en silicone et de toile de jute- les empreintes de façades marquées par des impacts de balles ou de projectiles pendant la deuxième guerre mondiale à Berlin. Il en ressort une cartographie meurtrie, ponctuée de détails, de traces végétales, de cicatrices. Un travail à la limite de l’abstraction laissant libre cours au travail de mémoire. Autre pièce tout à fait remarquable, « cast from nature », édition 2/2, 2019, réalisée par Christine Borland, qui s’inspire de la pose du Christ de la pietà de Michel-Ange quoique réalisée à partir d’un corps disséqué et moulé à des fins pédagogiques trouvé dans les sous-sols du collège royal des chirurgiens d’Edimbourg. L’artiste déploie dans l’espace le moulage dans la posture initiale du modèle et un second moulage en position inversée, comme une figure saisie dans son envol et…tout à fait saisissante. Enfin, j’ai relevé le groupe « Rebekkah », 2012, de Simon Fujiwara, réalisé en terra-cotta et en plâtre, réflexion sur la reproduction de l’oeuvre, reproduction commerciale et touristique, la démultiplication de l’image, le clonage. L’artiste a voyagé en Chine avec une jeune britannique ayant participé aux émeutes de Londres en 2011, visité notamment le site de l’Armée de terre cuite de l’empereur Qin et produit une centaine de tirages moulés de la jeune fille à son tour statufiée, chosifiée, le corps morcelé comme des fragments archéologiques. Une œuvre assez perturbante.
















