Un air napolitain au petit Palais

PETIT PALAIS, Paris, Novembre 2019 – Février 2020

Luca Giordano, mort de st Alexis, 1663_Petit Palais, Paris, 30 novembre 2019

La scène napolitaine n’est pas la plus connue des scènes artistiques italiennes. Néanmoins, Caravage –qui y a séjourné à deux reprises- y a laissé quelques toiles majeures telles que la Flagellation du Christ ou les Sept œuvres de miséricorde et une influence remarquable sur des artistes tels que Caracciolo ou Finson qui adoptent son puissant clair-obscur et son naturalisme tragique. Puis l’espagnol Ribera, à Naples dès 1616, marque la scène locale (Guarino, Vaccaro, Codazzi…) de son caravagisme très personnel et des plus expressifs, une palette puissante et quelque peu néo-vénitienne par la chaleur et la sensualité de ses coloris, une matière dense, des thématiques propres à la Contre Réforme mais également des sujets intellectuels témoignant de la même rigueur morale tels que les philosophes antiques cyniques ou stoïciens.

Luca Giordano, Vierge à l’enfant avec st Jean Baptiste, 1655

Le caravagisme napolitain est par ailleurs contrebalancé par des influences classiques (Stanzione, Spadaro…). A partir des années 1650-1660, Naples –sans toutefois oublier la leçon naturaliste- évolue vers le baroque, caractérisé par des contrastes lumineux toujours marqués et dramatiques, des formes d’une dynamique nouvelle, des couleurs d’une incroyable vitalité quoique souvent raffinées, particulièrement sous les pinceaux d’un Mattia Preti ou d’un Luca Giordano puis Francesco Solimena qui assure en quelque sorte la synthèse de ces différentes tendances. Le petit palais consacre actuellement une importante exposition à Luca Giordano.

Le parcours s’ouvre sur une admirable galerie d’autoportraits où l’on relève l’influence ténébriste d’un Ribera et un aspect plus méconnu de l’artiste qui réalisa à ses débuts des pastiches de maîtres de la Renaissance (Raphaël, Titien, Dürer…) tels que le très beau tondo de la Vierge à l’enfant avec st Jean Baptiste de 1655 qui rappelle la Vierge de Lorette de Chantilly et reprend la disposition pyramidale de nombre de Vierge à l’enfant de Raphaël. L’artiste témoigne déjà d’une grande capacité à assimiler les apports de ses prédécesseurs (Raphaël, Titien, mais également Tintoret) et contemporains (Ribera, mais aussi Cortone, Rubens…). La scénographie réserve de très beaux rapprochements tels que les deux Crucifixion de st Pierre de Giordano et Preti, compositions voisines, construites sur la diagonale brutale du crucifié mais à la palette plus sombre, aux noirs plus denses de Preti, les martyres de st Sébastien de Giordano, Preti, Ribera, la mort de st Alexis de Cortone et Giordano…

S’il s’agit de thématiques typiques de la Contre Réforme (scènes de la vie des saints : st Alexis, St Sébastien… ; de la Vierge : Assomption de la Vierge, la sainte famille et les symboles de la Passion… ; ou du Christ : Calvaire, déposition du Christ, Flagellation…), certaines toiles relèvent davantage de la spiritualité locale, à l’exemple de la vaste toile représentant San Gennaro intercédant pour les victimes de la peste réalisé peu après l’épidémie de 1656 qui décima la moitié de la ville. Bien qu’il s’agisse d’un tableau de commande visant à remercier le saint intercesseur, Giordano n’adoucit aucunement le macabre de la scène en dépeignant nombre de pestiférés au tout premier plan, la religiosité napolitaine, inspirée par certaines tendances monastiques, privilégiant la représentation des souffrances et difficultés de la condition humaine aux dépens du triomphalisme de l’Eglise romaine. Giordano déploie un style clair, lumineux, dynamique, qui s’affirmera pleinement dans les vastes compositions à fresque qu’il réalisera pour les églises et palais napolitains, introduisant les créations les plus puissantes et théâtrales de la Rome contemporaine (Cortone, Bernini…), jouant avec maestria sur les effets picturaux (trompe l’œil, perspectives plafonnantes s’ouvrant vers les cieux, raccourcis audacieux…), pour impliquer et émouvoir les fidèles.

Yan Pei-Ming face à Courbet

Le petit palais accueille également un surprenant dialogue entre l’artiste contemporain chinois Yan Pei Ming et Gustave Courbet, l’artiste emblématique d’un certain « réalisme » pictural qui ne craint pas une confrontation frontale avec son sujet (« l’origine du monde »), homme par ailleurs engagé contre tous les conformismes, tant esthétiques que politiques, ce qui n’est pas totalement éloigné de la démarche de Yan Pei Ming qui décrit la peinture comme « une attaque, une détermination qui a un sens à la fois spirituel, moral mais aussi critique ». Par-delà les remarquables portraits (et autoportrait)-antiportraits des deux artistes, Yan Pei Ming –présent dans la salle d’exposition le jour de ma visite- propose dans sa palette caractéristique, souvent resserrée et grise, dans une matière énergique, travaillée et visible dégageant une certaine spontanéité par ses coulures, ses repentirs, un bestiaire sauvage (lion, loup) rendu quelque peu évanescent.

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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