Un dialogue détonant

MUSEE DE L’ORANGERIE, Paris, Septembre 2021-Janvier 2022

Chaïm Soutine, l’homme au manteau vert, 1921

I think I would choose Soutine… I’ve always been crazy about Soutine – all of his paintings. Maybe it’s the lushness of the paint. He builds up a surface that looks like a material, like a substance. There’s a kind of transfiguration, a certain fleshiness in his work… I remember when I first saw the Soutine’s in the Barnes Collection…. the Matisse’s had a light of their own, but the Soutine’s had a glow that came from within the paintings – it was another kind of light.

The impact of Chaim Soutine (1893-1943): de Kooning, Pollock, Dubuffet, Bacon, publisher: Hatje Cantz, Galerie Gmurzynska, Cologne (Köln), 2001.

Chaïm Soutine est à l’honneur en cette rentrée artistique parisienne. Présent dans l’exposition en cours sur l’Ecole du Paris au musée d’art et d’histoire du judaïsme, le voici confronté à une figure majeure de l’expressionnisme abstrait américain, Willem de Kooning, au musée de l’Orangerie.  

De fait, dès les années 1930 de Kooning découvre les œuvres de Soutine, auquel il se confronte à nouveau lors de la rétrospective que lui consacre le MOMA en 1950, à la fondation Barnes de Philadelphie qu’il visite en 1952 et qui demeure une référence constante dans son œuvre. Une référence qui transparaît particulièrement dans les années 1950, lorsque de Kooning s’efforce d’élaborer un nouveau langage, un expressionnisme personnel dépassant l’opposition entre figuration et abstraction, comme en témoigne sa série des Woman, « portraits » féminins quelque peu criards et charnels, aux formes généreuses et aux postures agressives, à rebours de l’image de la « pin-up » américaine, représentée par plusieurs toiles dans l’exposition.

Willem de Kooning

De Kooning perçoit dans l’œuvre de son prédécesseur une tension entre une quête de structure, un attachement à la figure dans sa corporéité et une tendance à l’informel, à la libération du geste pictural, tension nourrie en outre d’un rapport passionné à l’histoire de l’art et particulièrement à l’œuvre de Rembrandt, ce que des toiles comme le bœuf écorché ou femme entrant dans l’eau nous rappellent.

La peinture du russe, d’une incroyable expressivité et à l’empâtement prononcé, tant dans ses saisissants portraits que dans ses paysages, semble faire écho aux recherches du peintre américain. Présentés au début de l’exposition, le garçon d’étage, vers 1927, le groom, 1925, le petit pâtissier…, se caractérisent par leur traitement pictural –de rapides empâtements et de larges touches- et leur frontalité, leur posture surprenante, assise, en équilibre instable, les mains sur les hanches, les jambes écartées –comme écartelées et désarticulées-, mais sans que l’artiste ait jugé nécessaire de représenter de chaise ou de fauteuil, le visage souvent ingrat et asymétrique, les épaules dissymétriques et les mains déformées, la chair torturée, le costume souvent étriqué, le contraste entre le modèle souvent vêtu d’un rouge éclatant et le fond sombre –souvent d’un admirable bleu nuit tourmenté mais non monochrome- sur lequel il se dessine.

Le très bel enfant de chœur, 1927-28 se distingue quelque peu par le choix d’une posture debout, à mi-corps, légèrement de trois-quarts, mais on remarque le même contraste entre le fond noir bleuté et le modèle vêtu d’un surplis d’un blanc sale, rehaussé sciemment de touches nerveuses de couleurs pures, sous lequel surgit le rouge vif de la soutane. Le sujet est peut-être inspiré de l’enterrement à Ornans et son cortège d’enfants de chœur de Courbet, comme la touche large et épaisse.

Chaïm Soutine, portrait de Madeleine Castaing, 1929

Dans son magistral homme au manteau vert, on relève ce superbe contraste entre le fond, constitué cette fois d’une puissante déclinaison de rouge orangé, et la figure mélancolique qui s’en détache –ce que renforce une attitude devenue depuis la fameuse gravure de Dürer le symbole de cet état d’esprit entre tristesse et dépression, la main portant le poids de sa tête-, le visage déformé, le corps quelque peu avachi. Une toile dont la palette, le pinceau saccadé et chargé, la thématique, le visage long et fin n’est pas sans évoquer une version adoucie du Cri de Munch. Le portrait de sa mécène, Madeleine Castaing, est tout aussi impressionnant. Le modèle est représenté assis, les jambes croisées, sur un fond sombre dans une gamme froide de bleu-gris, vêtue d’un somptueux manteau de fourrure noire entr’ouvert sur une robe rouge, le regard quelque peu inquiet, les mains entremêlées révélant une certaine nervosité.

Les paysages de Soutine, notamment ceux peints lors d’un séjour à Céret, sont plus méconnus et surprenants par leur audace expressive, quasi abstraite, la perturbation de la perspective classique par la fusion entre avant et arrière plans, leur traitement agressif, saccadé. Ils semblent avoir particulièrement marqué de Kooning qui peint d’ailleurs une suite de « femme dans un paysage » où le corps féminin se fond dans son environnement et ne demeure que la couleur chair, la courbe d’un membre mais d’une réelle complexité plastique et iconographique. L’artiste américain d’origine néerlandaise évolue ensuite vers la peinture de paysages abstraits où les formes se défont, les touches vigoureuses sinon agressives du pinceau s’accumulent.

De Kooning,…whose name was writ in water, 1975 & North Atlantic light, 1977

Dans les années 1970, l’eau investit ses paysages, évoquée par des touches fluides et rapides, des empâtements aux bords irréguliers, tachetés de gouttes, comme dans la très belle toile « …whose name was writ in water », 1975, tandis que la référence au réel s’efface. Le titre est inspiré d’une épigraphe sur la tombe de Keats et la toile traduit la disparition, la brièveté de l’existence. Elle dialogue avec une superbe peinture de 1977, « North Atlantic Light », conservée au Stedelijk Museum d’Amsterdam. De Kooning vivait alors près d’East Hampton, sur la côte, et l’œuvre peut être interprétée comme un paysage marin avec les reflets d’un petit voilier dans l’eau, même s’il s’agit essentiellement d’une toile abstraite caractérisée par une texture épaisse et variée, un processus de création par ajouts et par retraits.

Soutine, de Kooning… « Une incarnation de la figure par la peinture… » (Claire Benardi, commissaire de l’exposition)

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