FONDATION CARTIER, Paris, Avril – Juin 2019

La fondation Cartier s’intéresse, de façon des plus subjectives, à la création européenne contemporaine, au travers d’une sélection resserrée de 21 artistes. Si l’ensemble ne m’a pas convaincue esthétiquement, j’ai relevé quelques démarches dignes d’attention, particulièrement celles proposant un dialogue singulier avec l’architecture de Jean Nouvel. Ainsi, l’artiste géorgien Nika Kutateladze, de formation architecte, a déconstruit une maison abandonnée de son village natal pour la réédifier à la fondation Cartier et la confronter à son architecture dans un remarquable dialogue intérieur-extérieur. Un questionnement poétique sur l’habitat comme espace de mémoire tout à la fois intime et collective.
Le polonais Piotr Lakomy joue également avec l’architecture de la fondation et ses effets de transparence en plaçant une sculpture inspirée du Modulor du Corbusier et du biomorphisme de Kiesler, de part et d’autre des parois de verre. Une sculpture constituée de deux pièces métalliques agrémentées d’œufs d’autruche –évocation de la sphère comme forme architecturale fondamentale et emblématique de l’ouverture de l’artiste tant aux matériaux organiques qu’industriels. Autre artiste à se référer à l’architecture -une architecture ancestrale dont elle reproduit par moulages des éléments ornementaux-, Marion Verboom élabore des colonnes quelque peu totémiques dans ses « achronies » (2019). Une exploration de l’évolution des formes à travers l’histoire de l’art qui, en donnant naissance à des pièces hybrides, perturbe toute lecture linéaire. Benjamin Graindorge, scénographe de l’exposition, présente également quelques pièces de qualité dont une lampe inspirée de formes végétales et une installation (« mirrorMirage ») constituée de miroirs incrustés de nuages et dialoguant élégamment avec l’espace alentours. La pratique de Graindorge évolue entre abstraction et figuration, entre technologie numérique et savoir faire artisanal, tout en s’inspirant formellement de la nature.
Du côté de la peinture se singularise les toiles colorées, violentes et incroyablement maîtrisées de l’artiste syrienne Miryam Haddad, formée à l’Ecole des beaux-arts de Paris. En dépit d’une inspiration quelque peu fabuleuse et le recours à des figures archétypales, une tonalité sombre voire tragique domine ses peintures, renforcée ça et là par l’ajout de fragments de céramique ou de vitraux. Le grec Alexandros Vasmoulakis -qui investit habituellement l’espace urbain- propose un vaste collage abstrait réalisé à l’aide de papier peint sur lequel sont accrochés plusieurs tableaux. Malgré un processus de création ménageant une grande part à l’improvisation, le résultat n’en apparaît pas moins remarquablement composé, dans son équilibre entre formes organiques et géométriques.
Certains artistes exposés s’attachent à revisiter l’histoire de l’art européen. Dans son film “a brief history of princess X”, 2016, le portugais Gabriel Abrantes se penche sur la genèse d’une œuvre majeure de Brancusi, Princesse X, portrait phallique à force d’épure de la princesse Marie Bonaparte, pionnière de la psychanalyse. L’occasion de sonder les ressorts de la création tout en interrogeant les rapports entre les sexes. Le designer grec Kostas Lambridis se réapproprie des pièces fastueuses de l’histoire du mobilier. Il réinterprète ainsi le « Badminton Cabinet » (Florence XVIIe) par l’assemblage de matériaux des plus divers (verre, marqueterie, plastique, béton…) et mettant à mal, non sans clin d’œil aux réalisations de Rauschenberg, la hiérarchie entre matériaux précieux et pauvres.
Nombre d’artistes témoignent ainsi d’un intérêt manifeste pour le réemploi, le collage, l’hybride tant formel que culturel ou identitaire, transformant des matériaux souvent récupérés, revisitant des savoir-faire traditionnels comme la céramique (au cœur de la pratique de l’estonienne Kris Lemsalu quoiqu’associée à des matériaux naturels ou de récupération). L’exemple le plus étonnant relève peut-être du duo italien Formafantasma qui propose un ensemble de meubles de bureau réalisés à partir de déchets électroniques (« ore streams cubicle 2 », 2017). Du côté de la mode, la néerlandaise Hendrickje Schimmel revisite quant à elle des vêtements de récupération, usés, délavés, combinés afin de donner naissance à de nouvelles créations tout en posant un regard critique et soucieux sur la surproduction, le gaspillage et le marketing qui les sous-tendent. Si le réemploi renvoie souvent à une certaine matérialité, il ne s’y limite pas et peut concerner l’image animée. Ainsi Jonathan Vinel (« Martin pleure », 2017) met en scène, à partir de séquences d’un jeu vidéo, l’histoire d’un jeune homme qui part à la recherche de ses amis subitement disparus, histoire non sans résonance dans un monde marqué par le virtuel et l’individualisme.
Pour finir, l’allemande Raphaela Vogel déploie une installation plutôt impressionnante constituée de peaux d’animaux et de la confrontation de deux lions réduits à leur contour squelettique, inspirée d’une sculpture en bronze du XIXe. Une métaphore des désirs contradictoires de l’homme entre liberté et sécurité, force et fragilité, courage et désespoir…






