« Une vision âpre et désenchantée d’un monde sans avenir »

Farah Atassi

PALAIS DE TOKYO, MUSEE D’ART MODERNE DE LA VILLE DE PARIS, Juin-Septembre 2010

Collaboration inédite entre le musée d’art moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo, Dynasty met en évidence une quarantaine d’artistes français nés après 1975. Si la sélection se révèle partiale et les œuvres inégales, parfois d’une pauvreté esthétique quelque peu déprimante, reflet d’une pensée fragmentée quoique souvent marquée par une tendance à l’in situ –qu’un Buren définit comme « un travail non seulement en rapport avec le lieu où il se trouve, mais également un travail entièrement fabriqué dans ce lieu  » sous le monde de l’archive, l’ensemble est plutôt intéressant, surtout en ce qui concerne la sculpture et l’installation.

Yushin U. Chang

Parmi les œuvres dignes d’attention, j’ai noté les deux corps informes et précaires réalisés par Yushin U. Chang à partir d’une accumulation de poussière. Marquée par le bouddhisme, la croyance shintô ou encore la danse japonaise du Bûto, l’artiste taïwanaise s’intéresse aux matières organiques, à leur métamorphose, à la capacité à rendre visible des choses habituellement invisibles ou obscures, à rendre colossale des particules minuscules. Elle joue avec la fragilité, l’instabilité et l’aspect cyclique de ses pièces, donnant forme à la poussière qui redeviendra poussière après le temps de l’exposition.

Autre « sculpteur » en rupture avec les matériaux nobles, Théo Mercier présente un géant aux yeux vitreux, incarnation du mal-être et de l’ennui, modelé dans une accumulation de spaghettis, le Solitaire. Le recours à un matériau périssable et grouillant pour suggérer le vivant inscrit avec humour cette pièce dans la tradition des vanités. Vanité et matière organique encore avec le bordelais Laurent Le Deunff qui réalise une tête de mort fait de rognures d’ongles. L’artiste, qui travaille souvent à partir de matériaux de récupération prélevés dans la nature et s’intéresse aux anachronismes naissant de la rencontre entre des formes archétypales et des formes modernes, propose ainsi, en songeant à l’exposition « La mort vous va si bien » du musée des Arts d’Afrique et d’Océanie en 2002, un crâne réalisé à partir de ses propres ongles, dont il accentue le caractère accidentel par sa disposition sur un socle bas et démesuré.

Marquée par l’école allemande contemporaine, ancienne étudiante des Beaux-arts de Paris, Farah Atassi développe une peinture d’une grande épure présentant le dénuement d’intérieurs modestes. De ses variations de contrastes, de tailles, de formes, de coloris, de fins motifs géométriques, surgissent des espaces, des architectures, des perspectives d’une belle qualité.

Diplômé des Beaux-arts de Paris en 2007, la peinture de Guillaume Bresson se nourrit de la peinture d’histoire classique pour traduire des scènes de violence urbaine des plus contemporaines. Travaillant à partir de photographies, il développe des fictions vraisemblables par le réalisme et le détail du traitement de ses modèles, la complexité de ses compositions, le jeu des ombres et des lumières. Autre peintre travaillant à partir d’images photographiques, mais dans un esprit très différent, Duncan Wylie fait se télescoper dans chaque toile et le travail de composition quatre ou cinq images qu’il déconstruit par l’accumulation et auxquelles il redonne sens par la peinture. Mêlant touches abstraites et sentiment de réalité, peinture et image photographique, l’artiste travaille par couches successives ou superposées afin de traduire l’idée d’instantané, mêlant différents temps, différents évènements historiques, souvent contradictoires (séisme et reconstruction, chaos et ordre…) où le thème de la ruine semble émerger.

Entre sculpture et architecture, Vincent Ganivet déploie des arches de parpaings, réalisées traditionnellement, les éléments tenant ensemble sans liant, seulement par la courbe des blocs, dans l’espace d’exposition. Quoiqu’il s’agisse d’un matériau que l’artiste a pu expérimenter dans le bâtiment, un matériau local, Ganivet s’intéresse surtout au processus et à la notion de contre-emploi dans ses œuvres, usant de parpaings dans des formes courbes, sinon organiques, créant un sentiment de fragilité et d’insécurité, de poésie. Avec Kodiak, Oscar Tuazon fiche un tronc d’arbre dans une paroi de plâtre. L’artiste conçoit généralement ses oeuvres in situ, avec des matériaux trouvés sur place et où les contraintes du lieu, de place, de budget, de matériau, de sécurité, sont aussi constitutives de l’œuvre que l’idée. Tuazon cherche le point de rupture afin d’atteindre l’instant de la suspension.

Partant de l’imagerie numérique, d’une observation des matériaux, d’un questionnement sur l’espace, Vincent Mauger développe des pièces perturbant la perception, interrogeant la connaissance par des usages ou associations inédits…comme si la nature se réappropriait notre univers à dominante scientifique.

D’autres artistes interrogent la mémoire des lieux, tels Laëtitia Badaut-Haussmann qui plante un cèdre en souvenir de celui de l’Ambassade de Pologne rasée en 1937 pour construire le Palais, comme un prélude à l’invasion de la Pologne deux ans plus tard, tandis que Cyril Verde et Matthis Collins proposent de creuser un puits artésien sous le Palais.

https://www.frieze.com/article/dynasty

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Author: Instant artistique

Conservateur de bibliothèque. Diplômée en Histoire et histoire de l'art à l'Université Paris I et Paris IV Panthéon-Sorbonne. Classes Préparatoires Chartes, École du Patrimoine, Agrégation Histoire. Auteur des textes et de l'essentiel des photographies de l'Instant artistique, regard personnel, documenté et passionné sur l'Art, son Histoire, ses actualités.

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