MSK GENT, Février – Avril 2020

La technique propre à Jan van Eyck est d’une minutie tellement inexprimable que le nombre de détails inclus dans la forme totale approche de l’infini […et] réalise l’homogénéité dans toutes les formes visibles. […Son style symbolise] la conception de la structure de l’univers qui se dégage, à son époque, d’un long débat sur les « deux infinis » ; il édifie son monde à partir de ses couleurs comme la nature construit le sien à partir de la matière originelle. La peinture, qui recrée la texture de la peau, ou de la fourrure, ou même d’une ombre de barbe sur une joue mal rasée, semble revêtir le caractère exact de ce qu’elle dépeint, et quand l’artiste décrit ces paysages qui […] « semblent s’étendre sur plus de vingt lieues », même les objets les plus lointains, si réduits d’échelle et si atténués de couleur soient-ils, conservent le même degré de matérialité et la même plénitude d’articulation que ceux qui sont le plus proches ».
Erwin Panofsky, « les primitifs flamands », Hazan, 2010
Le plaisir de contempler des œuvres du grand maître flamand est suffisamment rare (on ne lui attribue guère qu’une vingtaine de toiles dont dix sont exposées actuellement à Gand) pour mériter une visite de l’exposition que lui consacre actuellement le MSK Gent. Près de six siècles après leur réalisation, il s’en dégage toujours la même fascination, fascination que perçut le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui attacha Van Eyck à son service et qui naît manifestement de l’extrême dextérité du peintre à rendre toutes les nuances du réel par une maîtrise particulière de l’huile et de ses glacis, la qualité de ses pigments et plus encore -c’est là l’axe de lecture retenu par les commissaires de l’exposition- un talent exceptionnel à modeler les formes par le traitement des ombres et de la lumière, à produire un effet de réel par le traitement des textures, l’intrusion d’objets ou paysages du réel, qui donne lieu à une « peinture presque parfaite qui va influencer la vision artistique occidentale de la réalité jusque tard dans le courant du XIXe siècle ».
Le fil conducteur m’a paru peu développé au gré d’un parcours ponctué de textes sur le contexte (la Cour de Bourgogne, l’urbanisation et le développement d’un marché du luxe dont les objets parsèment les toiles du maître : pièces orfévrées, miroirs convexes, tapis d’Orient…, la culture matérielle) et les sujets (le Péché, la Vierge et l’enfant, les saints, des portraits remarquables par le rejet de toute idéalisation et le choix d’une représentation en trois quarts et non plus de profil…), ne démontrant pas suffisamment ce que serait cette « révolution optique » -optique au sens de science de l’action de la lumière- incarnée par Jan Van Eyck, par-delà un sens aiguisé de l’observation et du détail, des connaissances théologiques et scientifiques et une maîtrise technique lui permettant de rendre les matières presque tangibles, à l’image d’un nouvel Apelle.

Jan Van Eyck, la Vierge dans l’Eglise, 1425, Berlin 
Masaccio, Vierge à l’enfant
En revanche, les parallèles entre ses toiles et celles de ses contemporains italiens révèlent parfaitement un autre aspect de son art : le recours à une perspective beaucoup plus empirique et intuitive que celle, mathématique, qu’adopteront les maîtres de la Renaissance florentine à la suite de Brunelleschi (cf https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2009_num_85_1_2522; https://www.persee.fr/…/colan_0336-1500_1987_num_74_1… …). Un regard attentif aux toiles révèle en effet des incohérences, la combinaison de points de vue impossibles, dans la construction des compositions, un point de fuite parfois sciemment dissimulé sous une tenture…sans nuire pour autant à l’effet de profondeur produit grâce aux déclinaisons de teintes (perspective atmosphérique). Par ailleurs, plusieurs sections s’intéressent avec pertinence au traitement de l’espace et au rapport avec les autres arts (architecture et sculpture), témoignant de la capacité de la peinture – en dépit de sa nature- à exprimer la tridimensionnalité (paragone).
On ne peut néanmoins parcourir cette exposition sans une légère déception liée à l’absence de trois chefs-d’œuvre du maître, nécessairement attendus de « la plus grande exposition consacrée à Jan Van Eyck », selon le MSK : le portrait des époux Arnolfini est resté à Londres, la Vierge du chancelier Rolin n’a pas quitté les cimaises du Louvre et la Vierge du chanoine van der Paele est toujours au musée de Bruges. Déception que minore fort heureusement la confrontation aux panneaux, répartis entre la cathédrale de st-Bavon (pour la partie en cours de restauration) et le musée, du saisissant retable de Gand, en particulier ses panneaux latéraux dépeignant le premier couple humain, deux nus monumentaux, sculpturaux –débordant même de leur étroite niche- tranchant quelque peu avec les merveilleuses grisailles (Saint Jean l’Évangéliste, Saint Jean-Baptiste, l’Annonciation) et la richesse chromatique des panneaux centraux.
Les collections permanentes du MSK méritent par ailleurs le détour, ne serait-ce que pour l’impressionnant Portement de croix de Bosch, la lamentation de Van der Goes, une admirable Vierge à l’enfant de van der Weyden. J’ai également remarqué de singulières toiles du maniériste van Heemskerck, notamment « l’homme de douleur » et un « Calvaire » des plus tourmentés et une admirable galerie de portraits dont le saisissant cleptomane de Géricault, le très beau parallèle entre le portrait de l’humaniste Cornaro de Tintoret et le superbe portrait de l’évêque Jean-Pierre Camus de Champaigne…


























